J'avais dit que je ne bloggais plus sur cette campagne, mais difficile quand même de m'abstenir de commenter les derniers développements en lien avec celui pour qui j'ai voté au premier tour... Je veux parler évidemment de cet "homme de droite sans programme" que les socialistes nous ont décrit pendant toute la campagne, celui avec lequel suggérer une alliance -comme l'ont fait Rocard et Kouchner- revenait à "porter un coup" à la candidate PS selon ses propres termes...
Je veux d'abord saluer l'opportunisme de Bayrou et son sens tactique. Il paraît que Mitterrand lui-même, orfèvre en la matière, aurait annoncé un avenir brillant à ce jeune homme. On comprend peu à peu pourquoi et comment.
Proposer ce débat, demander qu'il soit télévisé est d'abord un coup de génie médiatique qui a permis de faire tourner une campagne de choix de société autour de l'organisation d'un débat entre la deuxième et le troisième. Pour éclairer l'électeur, c'est moyen, voire inutile puisqu'on avait eu trois mois de campagne pour se faire une idée. Mais évidemment, c'était placer Sarkozy en position délicate. Il pouvait difficilement accepter puisque Bayrou en avait fait sa cible principale afin de mieux s'en distinguer aux yeux des électeurs... Un tel débat ne pouvait se faire qu'au détriment de Sarkozy. Mais en refusant, il apparaît mauvais joueur et on est alors en position idéale pour lui reprocher de ne pas vouloir discuter. Perdant perdant. Ajoutons y la polémique sur l'organisation du débat qui a permis d'en remettre une couche sur le thème de "Sarkozy grand pourfendeur des libertés" et le tour est joué.
Côté Ségolène, Bayrou imaginait sans aucun doute qu'elle accepterait. Il a toujours été plutôt très soft avec elle, et elle a tout intérêt à convaincre les centristes. Après un préambule insistant sur le fait qu'il n'y aurait pas de désistement, on a donc assisté à une discussion bon enfant dans laquelle Bayrou essayait de montrer ses désaccords face à une candidate toujours prompte à les minimiser... Il était de droite et n'avait pas de programme, voilà soudain que son programme est de gauche à peu de choses près. D'ailleurs, Ségolène "ne s'interdit rien" et peut très bien le nommer Premier Ministre. En disant cela, elle ne prend aucun risque puisque qu'elle sait bien qu'il refuserait de toute manière, et que les voix d'extrême gauche lui sont acquises quoiqu'elle fasse pour "faire barrage au candidat de la droite". Dans ces conditions, le débat est forcément courtois et amical, puisque sans enjeu immédiat. Par contre, on en fait des tonnes sur le thème "Enfin quelqu'un avec qui on peut parler (suivez mon regard...)". Ségo instrumentalise Bayrou contre Sarkozy, Bayrou instrumentalise Ségo pour lui-même... Tout le monde est content.
Je reviens à mon propos initial... Bayrou est fort, très fort. Si Ségo est élue, il pourra s'appuyer sur le fait qu'il est l'Opposant crédible avec lequel on peut parler, alors que les Français ont rejeté Sarkozy. Il peut raisonnablement espérer une stature d'opposant officiel. Si Sarko est élu, Bayrou peut raisonnablement espérer une division du PS entre deux courants, dont l'un susceptible de s'allier avec lui ou de le rejoindre... Il se retrouverait alors à la tête de l'opposition "raisonnable" à Sarkozy, laissant les miettes de l'extrême gauche à Emmanuelli et son "Parti Progressiste" (Emmanuelli Progressiste, oxymoron ???). Bref, Bayrou peut tirer brillamment les marrons du feu. Entre nous et dans le second cas, je trouverais plaisant de voir cette pitrerie d'entre deux tours exploser à la figure de Ségolène, ce serait amplement mérité... Mais bon !
Avantage annexe pour Mme Royal : le débat de mercredi soir avec Sarkozy sera forcément plus tendu, compte tenu de l'enjeu. Comme elle a déjà débattu, elle aura beau jeu de mettre la tension sur le dos de son adversaire, qui a naturellement tendance à être en 380 volts quand elle se contente du 110... Bref, Bayrou lui a été bien utile, mais on l'a vu, il n'est pas naïf...
Un seul inconvénient à tout ça : il y aura peut-être quelques électeurs pour trouver cette mise en scène inconvenante. Le forum des lecteurs du Monde fait état d'un certain nombre de réactions en ce sens. Tout le monde ne bée pas devant la "rénovation de la vie politique" telle que proposée ici. Mais je pense que Ségolène gagnera plus de voix qu'elle n'en perdra avec cette affaire.
Dernière remarque qui donne du sel à l'affaire : François Bayrou est désormais à la tête d'une formation dont 80 à 90% des élus ont annoncé voter Sarkozy. Maurice Leroy et Hervé Morin l'ont dit, eux qui sont les proches conseillers de F.B. Si on est cynique, on se dit que se rapprocher d'un côté pendant que vos troupes basculent de l'autre est une manière intelligente de ne se fermer aucune porte. Si on était dans la vie réelle, on penserait que F.B. a du souci à se faire pour son leadership. Mais on est en politique, où les choses se passent différemment. Et il reste plusieurs semaines avant les législatives, donc les travaux ne font que commencer.
Pour ma part et pour ceux que ça intéresse, j'ai été agacé de voir Bayrou servir la soupe à Ségolène. Je n'ai jamais eu d'illusions sur la personnalité du Béarnais, au moins aussi ambitieux que ses deux concurrents. Il a toujours été clair qu'il joue 2012 et perso. Je pense quand même qu'il aurait pu et dû se dispenser de servir ainsi la soupe à Ségolène, même à son propre avantage. Il y laissera quelques plumes de crédibilité.
Le deuxième tour sera bien plus serré que prévu... Un vrai suspense. J'en dors mal la nuit !